Psychobiologie de l’adaptation

Le concept de stress est également très usité en psychologie, même si son apparition est relativement tardive, puisque selon Grace Heider (citée dans Lazarus, 1966), le terme n’apparaît dans les Psychological Abstracts qu’en 1944, devenant en vogue aux Etats-Unis pendant et après la deuxième guerre mondiale. Les troubles psychologiques consécutifs aux traumatismes causés par l’engagement guerrier, connus sous le vocable de ‘shell shock’ lors de la première guerre mondiale, est devenue ‘battle fatigue’ pendant la deuxième guerre mondiale, ‘post-traumatic stress disorder’ (PTSD) à l’occasion de la guerre du Vietnam, et aujourd’hui névrose traumatique ou ‘stress de Sarajevo’. En psychologie, le terme de stress ne recouvre pas seulement ces situations extrêmes qui évoquent les troubles de l’adaptation avec production de maladies organiques ou psychiques, mais il est devenu quasiment synonyme d’émotion, dans sa signification la plus générale (Lazarus, 1966, 1993), incluant les différentes composantes de la réaction émotionnelle à une demande de l’environnement (mariage, examen, conflit social, danger réel ou supposé, etc...) : modification de l’affect (anxiété, colère, dépression, culpabilité), réactions comportementales et motrices (tremblements, augmentation de la tension musculaire, troubles du langage, expressions faciales, réactions de fuite ou d’attaque), et réponses physiologiques déjà évoquées ci-dessus, ainsi que ses conséquences sur l’efficacité du fonctionnement cognitif (perception, pensée, jugement, résolution de problèmes, efficacité perceptive, habileté motrice, adaptation sociale peuvent être améliorés ou perturbés). A l’identique des conceptions physiologiques, le stress apparaît donc en psychologie comme une composante non spécifique de l’activation émotionnelle, sous tendant une réponse psychobiologique de base qui prend selon les situations les colorations des émotions spécifiques.

Physiologie et psychologie du stress ont convergé dans les années 60 grâce aux travaux menés au Walter Reed Army Institute of Research à Washington sous l’impulsion de John W. Mason. Ces chercheurs ont analysé les différentes réponses neuroendocriniennes chez des singes soumis à une variété de situations : contrainte dans des chaises de contention, privation de nourriture, exposition au froid ou à la chaleur, etc... Ils ont ainsi mis en évidence deux importants aspects des réponses de stress : la diversité des modifications neuroendocriniennes et l’origine émotionnelle de la ‘non-spécificité’ de l’activation de l’axe corticotrope décrite par Selye. L’exemple le plus significatif est celui de la privation de nourriture. Dans les animaleries expérimentales, les singes vivent dans des cages individuelles et la distribution des repas est un événement important de la journée des animaux. Si dans un groupe quelques animaux sont privés de nourriture, ils manifestent vigoureusement leur désapprobation et les mesures biologiques sanguines et urinaires montrent que l’axe corticotrope est fortement activé. Mason et ses collaborateurs ont essayé de séparer les composantes psychiques et biologiques de la privation de nourriture. Les animaux expérimentaux ont été logés dans une animalerie indépendante et ils ont reçu des croquettes parfumées mais sans valeur nutritive pour limiter la frustration liée à la privation d’aliment et l’inconfort du ventre vide. Dans ces conditions, l’activation de l’axe corticotrope a été complètement gommée, la sécrétion d’adrénaline a été fortement activée, alors que la sécrétion de noradrénaline était réduite. Ces expériences démontraient très clairement que l’axe corticotrope n’était pas activé par la privation nutritionnelle per se mais par l’impact psychique de la situation expérimentale. La ‘non-spécificité’ de la réponse corticotrope dans un grand nombre de situations serait donc en fait le résultat d’un mécanisme psychoendocrinien (Mason, 1971, 1976). ‘Peut-être la seule réponse de l’organisme qui puisse être considérée comme également appropriée, au sens homéostatique, dans des conditions aussi diverses serait une réponse comportementale d’éveil émotionnel ou d’alerte préparatoire à la fuite, au combat ou tout autre effort intense qui puisse servir à éliminer le stimulus ou soustraire le sujet de sa présence. Si l’organisme perçoit la situation de ‘stress physique’ suffisamment menaçante, alors les réponses psychoendocriniennes se produisent de façon plutôt universelle et se surimposent aux réponses endocriniennes dues au stimulus ‘physique’ pur. Si cette interprétation est correcte, le concept de ‘stress’ ne doit pas être regardé primitivement comme un concept physiologique mais plutôt comme un concept comportemental’.

A partir de ces conceptions psychobiologiques s’est développé un nouveau champ de recherche dans lequel ont été systématiquement analysés les rapports entre les réponses biologiques de stress et les mécanismes psychiques et comportementaux de l’adaptation (Levine et al. 1989). Entre le stimulus de l’environnement et la réponse de l’organisme s’est inséré un cerveau émotif et cognitif, capable d’évaluer la situation, les moyens disponibles pour s’en sortir et les chances de succès (appraisal). Il faut signaler ici les travaux des pionniers tels que Seymour Levine, Jay M. Weiss et James P. Henry. Ces recherches sont à la base des conceptions modernes du stress, qui prennent en compte la diversité des processus d’ajustement, avec ses aspects psychiques et biologiques, que les Anglo-saxons regroupent sous le terme de ‘coping’ (Lazarus, 1993).

Une notion fondamentale que tous les auteurs ont reconnue est l’extrême diversité individuelle des réponses de stress, quels que soient les paramètres envisagés, seuil de réponse, modalités réactionnelles, conséquences physiopathologiques. Walter B. Cannon (1935) note que le seuil de rupture entre adaptation et stress est spécifique de chaque organisme, en fonction non seulement de sa constitution mais aussi de son état physiologique et de sa condition du moment. Hans Selye (1973) parle de ‘facteurs conditionnants’. La psychologie comme la physiologie a longtemps été partagée sur la prise en compte des différences interindividuelles, considérant que l’objet de la recherche scientifique est la découverte des lois générales, les différences entre individus étant considérées plutôt comme des variations statistiques autour d’une valeur moyenne. Dans le cadre d’une conception psychophysiologique du stress, il s’est progressivement dégagé l’idée que la réponse adaptative n’est pas de nature réflexe mais le résultat d’une interaction individu - environnement qui dépend des caractéristiques propres du sujet, lequel présente certaines constantes réactionnelles ou stratégies adaptatives que l’on retrouve à travers la diversité des situations. La prise en compte de ces caractéristiques individuelles est à la base des modèles transactionnels (Bruchon-Schweitzer et Dantzer, 1994; Dantzer, 1989; Kagan et Levi, 1974; Paulhan et Bourgeois, 1994) et du concept plus récent d’allostasie (McEwen, 2007), qui permettent de comprendre l’émergence des pathologies de l’adaptation. L’analyse de la structure de ce programme psychobiologique de réactivité et l’étude des mécanismes à l’origine de leur diversité interindividuelle sont devenus un sujet d’étude à part entière. Il prend un nouvel essor avec les techniques de la génétique moléculaire permettant d’étudier les bases moléculaires de la diversité d’origine génétique et les variations de son expression induites par l’interaction avec l’environnement, en particulier pendant le développement de l’individu.

 

En conclusion, nous retiendrons quelques notions importantes :

-            L’interaction de l’individu avec son environnement et les mécanismes mis en jeu pour permettre à l’organisme de maintenir son intégrité et la stabilité de son milieu intérieur en dépit des incessantes fluctuations de son environnement sont des processus complexes. En première analyse, il est possible de distinguer des processus spécifiques, dont l’étude est l’objet de la physiologie des systèmes, et des processus non spécifiques qui ne sont pas en rapport direct avec le stimulus déclencheur, mais résultent d’une activation émotionnelle qui participe aux processus adaptatifs ou d’un embrasement des mécanismes de l’adaptation dans les situations d’activation extrême. Ce sont ces processus non-spécifiques qui sont regroupés sous le terme de stress.

-            Les réponses de stress mettent en jeu de nombreux systèmes biologiques dont les plus importants sont l’axe corticotrope et le système nerveux autonome, acteurs principaux des régulations homéostatiques ; il sera donc nécessaire de débrouiller ces différents mécanismes dans une situation clinique donnée, ce qui n’est possible que par une bonne connaissance de la physiologie de ces systèmes.

-            Il ne faut pas restreindre l’étude de l’adaptation et du stress à leurs aspects biologiques, mais prendre en compte la perception de l’environnement par l’individu et les possibilités comportementales dont il dispose pour le contrôler. Perception, intégration et action sont des opérations exercées par le cerveau et sont très variables selon le patrimoine génétique et l’histoire de l’individu, sources supplémentaires de variabilité à la lumière desquelles il faudra analyser les données de la clinique.